Suivre sa passion pour se reconvertir
On vous répète qu’il faut suivre sa passion pour réussir sa reconversion. Mais vous n’avez pas toujours de passion et vous vous dites alors que cela bloque votre reconversion, ou vous en avez plusieurs, et cette incertitude vous empêche d’avancer ? Ce conseil, en apparence bienveillant, cache en réalité un piège. Il existe une autre façon de procéder, plus fiable : tester avant de choisir, plutôt que choisir avant de tester.
En bref
- Suivre sa passion comme point de départ unique d’une reconversion est un conseil risqué : pour le chercheur Cal Newport, la passion se construit le plus souvent après la maîtrise, pas avant.
- Partir uniquement de ses compétences n’est pas non plus la solution : savoir faire quelque chose ne signifie pas aimer le faire. Le bon repère se trouve à la conjonction de ce qu’on aime, de ce pour quoi on est compétente, de ce dont le monde a besoin, et de ce que les gens sont prêts à payer.
- Les petits pas, tester une piste à faible coût avant de tout miser, remplacent efficacement l’attente d’une révélation, et permettent d’observer ce qu’un test révèle réellement, plutôt que ce qu’on imaginait.
« Suivre sa passion », un conseil qui peut vous égarer
Beaucoup de femmes que j’accompagne en reconversion partent du principe qu’il faut d’abord identifier leur passion, pour ensuite trouver le métier qui y correspond. C’est ce que le chercheur et auteur Cal Newport appelle l’hypothèse de la passion : l’idée qu’une passion préexistante attend d’être découverte, et qu’il suffit de la trouver pour accéder à un travail épanouissant. Newport décrit ce qu’il appelle le piège de la passion : plus l’attente de trouver un travail aimé est forte, plus le travail ordinaire déçoit. Il conclut que l’hypothèse de la passion n’est pas seulement fausse, elle est potentiellement dangereuse (Cal Newport, The Passion Trap).
Dans son livre So Good They Can’t Ignore You (2012), Newport propose une alternative : l’état d’esprit de l’artisan. Plutôt que de se demander ce que le monde peut vous offrir, il s’agit de se demander ce que vous pouvez offrir au monde.
Ce principe est utile, mais il mérite d’être nuancé. En pratique, je vois plusieurs situations chez mes coachées en reconversion :
- Celles qui ont des centres d’intérêt clairs, et cherchent à mettre leurs compétences au service de ce qui les anime.
- Celles qui aiment profondément ce qu’elles savent déjà faire : leurs compétences sont elles-mêmes un centre d’intérêt. L’enjeu, pour elles, est de définir dans quel environnement et pour quelle finalité les exprimer, pas de changer de compétences.
- Celles qui ont plusieurs centres d’intérêt et voudraient que leur travail les nourrisse tous en même temps. Un poste n’a pourtant pas vocation à nourrir toutes les parts de vous-même : le travail consiste alors à vous reconnecter à ce que vous aimez, et à l’incarner dans votre travail ou en dehors, selon ce qui se concilie réellement au même endroit.
L’erreur, dans ces trois cas, est de suivre uniquement ses compétences : savoir faire quelque chose ne signifie pas aimer le faire.
Un repère utile pour trouver le bon endroit s’inspire du schéma popularisé sous le nom d’ikigai : ce que vous aimez faire, ce pour quoi vous êtes compétente (identifiable via un bilan de compétences), ce dont le monde a besoin, et ce que les gens sont prêts à payer pour cela. La bonne direction se trouve à la conjonction de ces quatre éléments, pas sur un seul d’entre eux.
Reste une question pratique : comment identifier concrètement cette conjonction, sans y réfléchir pendant des mois dans l’abstrait ? C’est ici qu’interviennent les petits pas.
Les petits pas : tester avant de tout miser
Un métier ne se trouve pas dans sa tête, mais sur le terrain. Dans la tête, on projette : on imagine, on anticipe, on se construit une idée de ce que serait telle ou telle piste, sans savoir si cette projection est fondée. Le terrain fait autre chose : il confronte cette projection à la réalité, et c’est le corps qui réagit, l’enthousiasme réel ou la déception, pas seulement la réflexion.
Plutôt que de tout miser sur un grand plan établi à l’avance, l’idée consiste à multiplier de petites expérimentations à faible coût, qui permettent d’apprendre sur une piste avant de s’y engager pleinement. C’est le principe que l’auteur Peter Sims appelle les small bets, ou petits pas : des moyens abordables et accessibles d’apprendre sur des problèmes et des opportunités (Peter Sims, TechCrunch).
La chercheuse Herminia Ibarra, professeure à la London Business School, arrive à une conclusion proche après avoir suivi une vingtaine de personnes en reconversion : la clarté est le résultat de l’action et de l’expérimentation, pas sa condition préalable (Herminia Ibarra, Working Identity). Tester en situation réelle, plutôt que réfléchir dans l’abstrait, est ce qui fait avancer.
Une de mes coachées envisageait de se reconvertir dans la RSE (responsabilité sociétale des entreprises). Plutôt que de s’inscrire directement dans une formation longue et coûteuse, elle a commencé par suivre des formations courtes et gratuites, et par échanger avec plusieurs personnes déjà en poste dans le secteur. Ces petits pas lui ont permis de découvrir les bons côtés du métier, mais aussi ses zones moins visibles depuis l’extérieur, et de confronter ses hypothèses à la réalité du terrain avant d’investir du temps et de l’argent dans une formation lourde.
Mon propre chemin : trois pistes testées en parallèle, pas une passion décrétée à l’avance
Ce principe, je l’ai vécu moi-même. En 2018, j’ai quitté mon entreprise avec trois pistes en tête, sans savoir laquelle choisir : devenir consultante en marketing stratégique et opérationnel à mon compte, devenir coach, ou accompagner des entreprises dans leur transition écologique via l’intelligence collective. Avec deux ans d’allocation chômage comme filet de sécurité, j’ai décidé de ne pas trancher à l’avance : j’ai testé les trois en parallèle.
La première année, j’ai réalisé des missions de marketing, je me suis formée au coaching et j’ai commencé à accompagner mes premières coachées, et j’ai conseillé des structures sur leur transition écologique. Le but n’était pas de choisir sur le papier, mais de voir comment je me sentais réellement dans chacune de ces activités, une fois confrontée à leur réalité concrète.
La deuxième année, j’ai voulu aller plus loin que tester : en vivre. J’ai obtenu des missions dans les trois domaines, et chacune m’a beaucoup nourrie. Puis le Covid est arrivé, et il a mis à l’arrêt mon activité RSE. Ce coup d’arrêt a révélé quelque chose d’important : pour exercer ce métier efficacement, il fallait une base scientifique solide (bilan carbone, méthodologies de mesure) que je n’avais pas construite. J’ai choisi d’arrêter cette piste : l’expérimentation m’avait donné exactement ce que je cherchais en testant plutôt qu’en planifiant à l’avance, une information précieuse sur ce qui me manquait pour exercer ce métier durablement.
Je me suis recentrée sur le marketing et le coaching : une mission de direction marketing stratégique, deux jours par semaine pendant deux ans, qui m’a laissé trois jours pour pratiquer le coaching et monter en puissance. Quand cette mission s’est arrêtée, en février 2022, j’ai compris que c’était le coaching qui me nourrissait le plus. Je m’y suis alors consacrée pleinement.
La passion n’a précédé aucune de ces décisions. Elle s’est révélée progressivement, par l’action, pas après pas, jusqu’à ce que la direction devienne évidente.
Comment faire vos propres petits pas
- Listez deux ou trois pistes qui vous attirent, sans chercher à savoir laquelle est la bonne avant même de commencer.
- Testez chacune à faible coût : une formation courte ou gratuite, une conversation avec quelqu’un déjà en poste, une mission ponctuelle, un engagement bénévole.
- Observez ce que chaque test révèle concrètement, pas seulement si cela vous plaît : ce qui vous nourrit vraiment une fois confrontée à la réalité du métier, au-delà de l’idée que vous en aviez.
- Acceptez qu’une piste s’arrête en cours de route : elle vous donne une information qui vous rapproche de la bonne décision, même quand elle vous déçoit sur le moment. Donnez-vous un filet de sécurité réaliste (temps, budget) pour tester sans tout risquer d’un coup.
Cette logique de petits pas allège aussi le poids de la décision elle-même : chaque pas pèse moins lourd qu’un grand choix définitif, ce qui rend plus facile de se lancer.
Une fois que vous vous êtes autorisée à prendre votre envie de reconversion au sérieux, reste cette question méthodologique : par où commencer concrètement. Une méthode en 5 étapes peut vous aider à structurer la suite.
Suivre sa passion en reconversion : les questions qu’on me pose le plus souvent
Dois-je absolument trouver ma passion avant de me reconvertir ? Non. La plupart des reconversions réussies partent d’une direction testée, pas d’une passion identifiée à l’avance. La passion se construit souvent après coup, par la pratique et la maîtrise.
Combien de temps faut-il pour tester une piste avant de savoir si elle est la bonne ? Cela dépend de la piste et de votre disponibilité, mais quelques semaines à quelques mois suffisent souvent pour un premier petit pas (formation courte, mission ponctuelle, échanges avec des professionnels). L’objectif n’est pas de tout savoir, mais d’apprendre suffisamment pour ajuster le pas suivant.
Et si, après avoir testé plusieurs pistes, aucune ne me convainc complètement ? Cette information reste utile : elle peut signifier qu’il faut tester d’autres pistes, ou qu’un mélange de plusieurs activités, comme j’ai pu l’expérimenter moi-même, correspond mieux à ce que vous cherchez qu’un choix unique.
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